Ce sentiment ne me quitte pas depuis que j’ai accouché prématurément. Je me souviens d’un cours de psychologie sur les enjeux de la parentalité dans lequel on nous avait enseigné que le fait de devenir parents s’accompagnait automatiquement d’une responsabilité étroitement liée au sentiment de culpabilité. Et c’est exactement ça. Je me sentais déjà responsable d’Alexis lorsqu’il était dans mon ventre puisque tout ce que je pouvais faire, manger, boire, respirer, appliquer sur ma peau pouvait avoir un impact sur sa santé présente et future. Alors imaginez à quel point ce sentiment peut prendre toute la place lorsque mon corps n’a pas su le maintenir au chaud in utéro jusqu’à terme.
A ce cours une de mes collègues qui était déjà mère d’un premier enfant avait expliqué la double responsabilité qu’elle avait ressenti tout au long de sa grossesse du fait qu’elle était à la fois mère et obstétricienne. J’ai ressenti et ressent toujours cette double responsabilité et donc cette double culpabilité. Comment en tant qu’obstétricien n’ai-je pas pu empêcher cet accouchement prématuré ? Je repasse en boucle tout ce que j’ai pu faire dans les jours, semaines, mois précédents l’accouchement. Il n’a pas été retrouvé de cause à mon accouchement prématuré (pas d’infection, pas de malformation utérine, pas de rupture prématurée des membranes, pas de béance cervicale…). Mon hypothèse reste la survenue d’un incendie à proximité immédiate de la maison où nous passions le week-end. L’intoxication au monoxyde de carbone lors d’un incendie donnant soit des mort fœtales in utéro soit des accouchements prématurés. Et pourtant, je n’étais pas au cœur de l’incendie et n’ai moi-même pas présenté de signes d’intoxication au monoxyde de carbone. Mais ça expliquerait pourquoi les traitements pour arrêter les contractions n’ont pas marché. Je me demande également si le fait d’avoir fait des trajets de 30 minutes matin et soir pour aller au travail n’aurait pas joué ? Les études disent qu’il n’y a pas de preuve que ce soit un facteur de risque d’accouchement prématuré, et effectivement mes collègues enceintes faisaient les mêmes trajets quotidiens et ont accouché à terme. Bref, tout est passé au crible pour essayer de comprendre. Essayer de comprendre pour donner du sens à ce qui ne semble pas en avoir. Mais essayer de comprendre également pour éviter que cela ne se reproduise pour une autre grossesse. Alors je cherche…
J’ai eu ce sentiment de culpabilité avant même que mon enfant ait des complications liées à la prématurité. Tout ce qui pouvait être désagréable pour lui (une prise de sang, l’intubation, …) me confrontait au fait qu’il n’aurait pas eu à pâtir de cela s’il avait été au chaud dans mon ventre.
J’avais failli à mon devoir à la fois de mère et d’obstétricien en n’ayant pas pu empêcher cette naissance prématurée.
Je me sens coupable également de ce que j’ai pu dire ou penser comme le fait de souhaiter accoucher d’un bébé pas trop gros pour ne pas avoir de trop grosse déchirure périnéale, ou de ce que j’ai pu faire (une séance d’aquagym, un peu de vélo, un peu de marche, travailler plus de 60h par semaine, les trajets quotidiens pour me rendre au travail, ne pas avoir fui très loin devant l'incendie…).
En parcourant le site internet sur le deuil, je me suis arrêtée sur la page traitant de la culpabilité (https://mieux-traverser-le-deuil.fr/la-culpabilite/).
Il y était expliqué que ce sentiment de culpabilité allait de paire avec des regrets en lien avec le fait qu’il n’est plus possible de modifier certains vécus partagés avec l’être disparu.
Lorsque j’ai failli perdre Alexis à plusieurs reprises (une entérocolite ulcéro-nécrosante, un arrêt cardiaque sur une détresse repiratoire, deux chocs septiques avec une hyperkaliémie, une anurie et des troubles du rythme…), je me suis senti coupable de ne pas avoir su profiter des moments où il allait bien, de ne pas avoir été là au moment de sa détresse respiratoire.
J’ai eu la chance qu’il résiste à tout ça, qu’il tienne à ces moments où il aurait pu partir brutalement. J'ai alors appris grâce à Alexis à vivre le moment présent, à profiter de chaque instant que la vie avait à m'offrir avec lui.
Et lorsque les pédiatres nous ont fait comprendre qu’Alexis ne pourrais pas vivre longtemps et qu’il ne me restait que quelques jours avec lui, j’ai pu lui exprimer mes regrets et lui demander pardon. Je pense que cela m’a beaucoup aidé.
Il est finalement parti dans mes bras, entouré de sa famille et de beaucoup d’amour. J’ai eu cette chance d’être présente lors de ses derniers moments, de pouvoir l’accompagner jusqu’au bout, de voir qu’il n’a pas souffert à ces instants-là, magnifiquement accompagné dans le cadre de soins palliatifs.
Un autre sentiment de culpabilité lorsque j’ai ressenti de façon ambivalente comme un soulagement à sa mort, car il ne souffrirait plus. Heureusement j’ai été très bien accompagnée par la psychologue à ce moment-là, elle avait même anticipé ces sentiments ambivalents que nous allions ressentir, afin que nous ne nous condamnions pas.
Puis est venu le moment où j’ai refais le film de tout ce qui s’était passé depuis le début de la grossesse jusqu’à la mort d’Alexis, en me disant pour chaque situation, acte ou comportements, ce qui aurait pu éventuellement joué dans la survenue de sa mort et si sa mort aurait pu être évitée… Heureusement mon homme qui est passé également par cette phase-là de « Et si…, serait-il encore en vie ? », m'a justement fait remarquer qu’on pouvait refaire le monde et remonter très loin « Et si on ne s’était pas rencontré avec tous les concours de circonstances qui ont permis cette rencontre, on n’aurait jamais eu notre enfant ». Cela me permet en partie d’accepter ce que je ne peux pas changer et d’essayer d’éviter de ressasser le passé… Il y a une part de hasard ou de destin qui fait que parmi des milliards de possibilités, certaines choses arrivent.
J'espère qu'un jour je pourrai me pardonner. « En se pardonnant à elle-même, la personne en deuil connaîtra enfin l’apaisement. » (https://mieux-traverser-le-deuil.fr/la-culpabilite